Avec PadPb,

La démocratie change de philosophie.

PadPb, est-ce un dispositif participatif ?

Oui et non !

Au sens strict, un dispositif de démocratie participative désigne une « procédure officiellement mise en œuvre par les autorités publiques, à toutes échelles, dans le but d’associer tout ou partie d’un public à un échange de la meilleure qualité possible, afin d’en faire des parties prenantes du processus décisionnel dans un secteur déterminé d’action publique » (Gourgues, Les politiques de la démocratie participative, Presses Universitaires de Grenoble, 2013). Ce terme peut désigner une réunion publique, une convention ou un jury citoyen, un budget participatif, un conseil de développement ou de quartier, une consultation, une enquête publique, etc.

En ce sens, PadPb n’est pas un dispositif participatif puisqu’il n’est pas une procédure officielle mise en œuvre par les autorités publiques mais un ensemble d’outils librement mis à la disposition des citoyens et des collectifs par une structure indépendante. Cette indépendance garantit le respect de règles du jeu équitables et connues de tous. Les décideurs ne peuvent pas s’en servir pour mettre à l’agenda leurs propres priorités, pour manipuler l’opinion, pour désamorcer les oppositions, pour déployer des stratégies de communication.

Au sens large, PadPb peut cependant être considéré comme un dispositif participatif puisqu’il vise lui aussi à modifier les processus décisionnels en renforçant la participation citoyenne à tous les niveaux de l’action publique (définition des problèmes et des besoins, réflexion sur les solutions, élaboration de plans d’action).

PadPb, est-ce de la démocratie d'interpellation ?

Oui et non !

La démocratie d’interpellation au sens strict désigne un ensemble de dispositifs institutionnels permettant aux citoyens de porter des revendications officielles auprès des décideurs publics. Ces dispositifs reposent généralement sur des pétitions ouvrant, selon leur nombre de signataires, à des droits différents qui obligent les décideurs à en tenir compte : droit de réponse, atelier de médiation, examen en assemblée ou commission, votation, référendum, etc. Ces campagnes de pétition exigent souvent d’importantes ressources pour mobiliser des signataires, d’où l’existence parfois, de fonds d’interpellation pour aider à leur financement.

En ce sens, PadPb n’est pas un dispositif de démocratie d’interpellation puisque ce n’est pas un outil institutionnel qui ouvre un « droit » officiel et garanti de prise en compte, même relative, des interpellations par les décideurs. PadPb n’exige pas par ailleurs un nombre minimal de « signataires » pour lancer une interpellation auprès d’un décideur.

Au sens large, PadPb relève bien cependant de la démocratie d’interpellation. Il facilite en effet la transmission de revendications aux décideurs et encourage fortement ces derniers à répondre.

Comment ?

Grâce à la fonctionnalité « Interpeler » de l’application, PadPb permet à n’importe quel citoyen de transmettre en un clic la description de son problème et ses stratégies de résolution à des décideurs, soit par le biais d’un annuaire de contact générique, soit par le biais d’un annuaire de contacts qualifiés. Les contacts qualifiés sont fournis par les collectivités ou institutions inscrites sur la plateforme. Ces dernières signent au moment de leur inscription une charte d’engagement qui les oblige à formuler une première réponse sous 5 jours aux interpelants, sous peine de bannissement. L’appli permet aux agents de ces collectivités ou institutions de répondre directement à l’interpelant et de mentionner au fur et à mesure les actions entreprises pour résoudre le problème. L’interpelant peut dialoguer de manière ouverte avec les agents et évaluer leurs réponses. L’interpelant peut choisir de rendre son interpellation publique et inviter ainsi d’autres à la soutenir. L’interpellation peut aussi être envoyée par le biais d’une équipe d’entraide.

PadPb, est-ce du community organizing ?

ui et non !

Le community organizing est une pratique et une méthode de mobilisation citoyenne née aux Etats-Unis au début du XXème siècle. Il s’agit d’aider les citoyens à s’organiser en collectifs de lutte afin de défendre leurs intérêts et de porter plus efficacement des campagnes de revendication auprès des décideurs publics. Cette pratique a été théorisée et modélisée par Saul Alinsky (1909 – 1972).

En ce sens, PadPb n’est pas du community organising car PadPb ne repose pas sur des organisateurs professionnels rémunérés que sont les community organizers (le premier métier du Président Obama).

Mais, oui, PadPb relève bien quand même du community organizing car il facilite l’auto-organisation des citoyens face aux problèmes qui les affectent, tout en les aidant à porter leurs revendications auprès des décideurs.

Comment ?

PadPb aide les citoyens à s’organiser de trois manières :

Grâce à la fonctionnalité « Enquêter », n’importe quel citoyen peut facilement faire connaître son problème à d’autres personnes potentiellement affectées et recueillir leurs témoignages et avis. Il peut ainsi commencer à constituer une « communauté » partageant les mêmes préoccupations.

Grâce à la fonctionnalité « Se Fédérer », n’importe quel citoyen peut créer sa propre équipe de travail pour réfléchir à plusieurs sur le Pad dédié à son problème : collecter et analyser des données sur le problème, définir des stratégies collectives d’action, interpeler des décideurs. S’il n’a pas l’énergie ou le temps de constituer sa propre équipe, il peut se faire accompagner par une équipe d’entraide généraliste déjà existante sur son territoire.

Grâce à la fonctionnalité « Interpeler », les citoyens ou les équipes de travail peuvent inscrire leur action dans une lutte plus globale en se mettant en lien avec des collectifs déjà engagés sur les mêmes problèmes et bénéficier de leur expertise ou de leur surface de mobilisation, s’organisant ainsi au sein d’une communauté plus large. Cette fonctionnalité permet aussi d’interpeler en un clic des décideurs.

PadPb, est-ce de la recherche participative ?

Oui et non !

La recherche participative désigne un ensemble de pratiques scientifiques qui associent les citoyens à la collecte d’informations et de données. Certaines démarches de recherche participatives comme le croisement des savoirs et des pratiques initié par ATD Quart Monde avec les personnes en situation de pauvreté sont plus radicales : dans ce cas, en effet, les populations participent, auprès des chercheurs académiques, « à chaque étape de la recherche, de la définition de la question de recherche jusqu’à l’écriture, en passant par la collecte de matériaux, l’analyse et la diffusion des résultats. » (source : https://www.dicopart.fr/croisement-des-savoirs-2023)

Dans la mesure où PadPb propose aux citoyens une véritable méthodologie d’analyse et d’enquête sur leur problème, mobilisent leurs savoirs expérientiels et les invitent à en construire d’autres plus analytiques, à vérifier ces savoirs dans des plans d’action et à en assurer la diffusion auprès de décideurs ou du grand public, on peut considérer que PadPb relève d’une forme de recherche participative. Néanmoins ces recherches n’ont pas pour visée principale de construire un savoir théorique à destination de scientifiques professionnels, même si ceux-ci peuvent s’en emparer par la suite du savoir ou y contribuer (à travers la fonction « interpellation »). PadPb aide les populations à produire un savoir pragmatique, ancré et vérifié dans l’action concrète, en vue d’une transformation réelle de leurs conditions de vie. PadPb repose en effet sur une épistémologie pragmatiste, inspiré de la philosophie de J. Dewey (cf. précisions ci-contre).

PadPb, est-ce de l'éducation populaire ?

Oui et non !

PadPb est un dispositif d’éducation populaire dans la mesure où il s’efforce de développer les compétences analytiques et réflexives des citoyens face à la complexité des problèmes sociaux. Il ambitionne de les initier à une méthodologie de résolution de problèmes plus exigeante, rigoureuse et féconde. Pour cela, PadPb s’inspire des méthodologies du Design Thinking et de l’intervention systémique.

Mais PadPb est aussi un dispositif d’éducation des élites car ces dernières ont fortement besoin d’améliorer leurs méthodes de prises de décision et de développer leurs compétences en résolution de problèmes (encore plus que les citoyens au vu de leurs responsabilités).

Si PadPb est convaincu de l’importance des enjeux de méthodologie en démocratie, il ne prétend pas avoir la science infuse. Comme le dit Paolo Freire dans Pédagogie des opprimés : « Le but de l’éducateur n’est plus seulement d’apprendre quelque chose à son interlocuteur, mais de rechercher avec lui les moyens de transformer le monde dans lequel ils vivent.  » PadPb est donc un dispositif appelé à s’améliorer continuellement en fonction des usages, besoins et retours de ses utilisateurs.

PadPb, est-ce de la démocratie agonistique ou de la démocratie délibérative ?

Les deux (ou aucune) !

La démocratie agonistique (de « agon », combat en grec) désigne un ensemble de pratiques ou dispositifs permettant à des groupes minorisés ou discriminés de faire valoir leur vision du monde, leurs valeurs, leurs intérêts, de faire entendre leurs voix et leurs expériences en subvertissant et dénonçant les fonctionnements institutionnels qui les nient et les excluent.

PadPb relève d’une certaine manière de la démocratie agonistique dans la mesure où il s’agit d’une plateforme indépendante qui ne s’inscrit dans aucun dispositif institutionnel existant et qui définit ses propres règles de fonctionnement au service des citoyens les plus méprisés et les moins écoutés. PadPb privilégie cependant l’intelligence sur le conflit comme outil d’affirmation des identités politiques.

La démocratie délibérative désigne, quant à elle, « un régime dans lequel l’exercice du pouvoir passe par l’échange public d’opinions, d’informations et d’arguments entre citoyens égaux en vue de la prise de décision ». En exigeant que les citoyens comme les décideurs travaillent sur les problèmes à partir d’une même grille méthodologique, PadPb facilite le dialogue et la délibération entre les citoyens et les décideurs. Mais PadPb ne croit pas que la résolution des problèmes publics puisse relever d’un simple échange d’opinions ou d’arguments. Elle doit reposer sur un véritable travail d’enquête et sur des expérimentations de terrain (cf. la démocratie d’enquête selon J. Dewey, expliquée ci-contre).

« Disons-le : « vrai » signifie « vérifié » et rien d’autre. Généraliser ce principe revient à mettre les hommes devant leurs responsabilités pour les contraindre à renoncer à leurs dogmes politiques et moraux ; c’est aussi les obliger à soumettre à l’épreuve de l’avenir les préjugés auxquels ils tiennent le plus. Une telle généralisation ne peut que bouleverser les fondements de l’autorité ainsi que les méthodes de prise de décision dans la société. »

John Dewey

Reconstruction en philosophie

La philosophie de John Dewey

Le dispositif PadPb est fortement inspiré par la pensée politique du philosophe, journaliste et pédagogue John Dewey. Cette pensée est dite « pragmatiste » et ses fondements sont exposés, entre autre, dans le livre intitulé Le public et ses problèmes, publié par J. Dewey en 1927. 

Voici quelques explications sur cette philosophie.

Que faut-il entendre par démocratie ?

Le terme « démocratie » désigne le plus souvent, dans le langage courant, un régime politique et un système de gouvernement caractérisé essentiellement par la séparation des pouvoirs, le droit de vote universel, des représentants élus, la règle de la majorité, un certain nombre de libertés individuelles garanties par une constitution, etc.
Chez J. Dewey, la démocratie ne renvoie pas à cette acception strictement politique du terme. Le terme « Démocratie » désigne plus généralement une certaine manière de faire société qui doit servir d’horizon et de fin aux institutions politiques elles-mêmes. Il ne s’agit donc pas tant d’une idée politique que d’une « idée sociale », selon l’expression de J. Dewey.

Citations

« Nous avons eu l’occasion de mentionner ici et là la distinction entre la démocratie comme idée sociale, et la démocratie politique comme système de gouvernement. […] L’idée de démocratie est une idée plus large et plus complète que ce dont un Etat peut donner l’exemple, même dans le meilleur des cas. Pour être réalisée, cette idée doit affecter tous les modes d’association humaine : la famille, l’école, l’usine, la religion. » Le public et ses problèmes, p. 237

« Une démocratie est plus qu’une forme de gouvernement ; elle est d’abord un mode de vie associé, d’expériences communes communiquées. » ibid., p. 169

Qu'est-ce qu'une société démocratique ?

Toute société est plurielle et constituée de personnes et de groupes très divers, ayant chacun leurs expériences, leurs intérêts, leurs modes d’action, leurs convictions, leurs valeurs propres.
Pour J. Dewey, le caractère démocratique d’une société dépend de deux principaux critères :
1. Sa capacité à unir les différents individus et groupes qui la constituent en une unique et vaste communauté d’action et de pensée, partageant consciemment un grand nombre de valeurs et d’intérêts communs.
2. Sa capacité à libérer les potentialités personnelles des individus en permettant à ces derniers d’entrer en relation avec de nombreuses personnes différentes, et de passer librement d’un groupe à l’autre.

C’est pourquoi J. Dewey assimile la construction d’une société démocratique à l’établissement de ce qu’il appelle une « Grande communauté« , dans laquelle chacun trouve sa place grâce à l’ouverture, la liberté et la grande diversité de ses membres.

Citations

« La société est un mot, mais beaucoup de choses. Les hommes s’associent de différentes manières et pour toutes sortes de raisons. Un homme entre dans une multitude de groupes divers où ses associés peuvent être tout à fait différents les uns des autres. Il semble souvent que ces groupes n’ont de commun que le fait d’être des modes de vie en groupe. A l’intérieur de toute organisation sociale plus vaste, il y a de nombreux groupes plus petits : non seulement des subdivisions politiques, mais des associations industrielles, scientifiques, religieuses. Il y a des partis politiques avec différents objectifs, des ensembles sociaux, des cliques, des gangs, des corporations, des associations, des groupes liés étroitement par les liens du sang et ainsi de suite en une variété sans fin. Dans beaucoup d’Etats modernes, et dans quelques Etats anciens, il y a une grande diversité de populations, de langues, de religions, de codes moraux et de traditions. De ce point de vue mainte unité politique mineure, une de nos grandes villes, par exemple, est un conglomérat de sociétés aux liens très lâches plutôt qu’une communauté d’action et de pensée. » Démocratie et éducation, p. 164

« Dans n’importe quel groupe social, même dans une bande de voleurs, nous trouvons un intérêt partagé par tous les membres et nous constatons un certain degré d’interaction et de coopération avec les autres groupes. De ces deux traits, nous tirons notre critère : Quel est le nombre et la diversité des intérêts qui sont partagés consciemment ? Les échanges avec les autres formes d’association sont-ils complets et libres ? Si nous appliquons ces considérations à une bande de criminels par exemple, nous constatons que les liens qui unissent consciemment ses membres sont peu nombreux, et se ramènent pratiquement au seul intérêt commun pour le pillage ; en outre ces liens sont de nature à isoler le groupe des autres groupes en ce qui concerne le libre échange des valeurs de la vie.» ibid., p. 165

«Pour apprécier la valeur d’une forme de vie sociale, on a choisi deux critères : il s’agit d’abord de savoir dans quelle mesure les intérêts d’un groupe sont partagés par tous ses membres, puis de déterminer le degré d’interaction et de liberté existant entre ce groupe et les autres groupes. En d’autres termes, une société indésirable est celle qui, intérieurement et extérieurement dresse des barrières contre la libre relation et communication de l’expérience. »

Comment créer du commun ?

La principale difficulté pour créer du commun au sein d’une société réside en la co-existence d’individus et de groupes isolés menant des activités et défendant des intérêts et valeurs différents, parfois incompatibles, sans aucune interaction, communication ni coopération authentiques les uns avec les autres.

Il s’agit donc d’aider les membres des différents groupes à prendre conscience de ce qu’ils ont en partage alors même qu’ils ne sont engagés pour l’instant dans aucune coopération réelle et ont tendance chacun à défendre une forme exclusive d’identité. Mais comment faire ?

Selon J. Dewey, l’émergence du commun s’effectue spontanément lorsque de nombreux individus appartenant à des groupes différents prennent conscience qu’ils sont affectés durablement et sérieusement par les actes d’autres groupes auxquels ils ne participent pas. Ces différents groupes affectés par les mêmes tiers constituent ce que J. Dewey appelle le « public ». Ce public a tendance à se doter d’une organisation spécifique, l’ « Etat », afin de prévoir et contrôler ces conséquences qui nuisent aux activités respectives des groupes qui le composent, réduisent leur liberté d’action et menacent parfois leur existence même. L’association « publique » ainsi créée s’oppose ici à l’association « privée » en ce sens qu’elle se constitue sous l’effet d’une force tierce qui contraint ses membres à s’associer pour défendre leur liberté.

Citations

« Nous prenons donc notre point de départ dans le fait objectif que les actes humains ont des conséquences sur d’autres hommes, que certaines de ces conséquences sont perçues, et que leur perception mène à un effort ultérieur pour contrôler l’action de sorte que certaines conséquences soient assurées et d’autres, évitées. Suivant cette indication, nous sommes conduits à remarquer que les conséquences sont de deux sortes : celles qui affectent les personnes directement engagées dans une transaction, et celles qui en affectent d’autres au-delà de celles qui sont immédiatement concernées. Dans cette distinction, nous trouvons le germe de la distinction entre le privé et le public. Quand des conséquences indirectes sont reconnues et qu’il y a un effort pour les réglementer, quelque chose ayant les traits d’un Etat commence à exister. Quand les conséquences d’une action sont confinées (ou crues confinées) principalement aux personnes directement engagées, la transaction est privée. » Le public et ses problèmes, p. 91

« Le public consiste en l’ensemble de tous ceux qui sont tellement affectés par les conséquences indirectes de transactions [privées] qu’il est jugé nécessaire de veiller systématiquement à ces conséquences. Les fonctionnaires sont ceux qui surveillent et prennent soin des intérêts ainsi affectés. » p. 95

« L’Etat est l’organisation du public effectuée par le biais de fonctionnaires pour la protection des intérêts partagés par ses membres. » p. 114

Comment faire pour que les représentants politiques se préoccupent de la volonté du public ?

Le maintien de la communauté politique exige deux conditions essentielles :

1. Que les fonctionnaires désignés pour prendre soin des intérêts du public se consacrent réellement à leur tâche et ne privilégient pas des intérêts privés.

2. Que le public lui-même existe toujours bel et bien, c’est-à-dire ait toujours conscience d’intérêts communs à défendre.

Pour J. Dewey, cette première condition est importante et difficile à remplir. Il est en effet normal que tout individu, une fois qu’il est au pouvoir, en profite pour privilégier ses intérêts propres, ainsi que ceux de son groupe social. Pour J. Dewey, les institutions politiques de la démocratie représentative mises en place historiquement ont eu pour vocation principale d’essayer de résoudre ce problème en s’efforçant de mettre en place des mécanismes de contrôle des individus qui sont au pouvoir.

Citations

« Toute l’histoire montre combien il est difficile aux êtres humains de garder à l’esprit les tâches pour l’accomplissement desquelles on leur a conféré au départ pompe et pouvoir ; elle montre l’aisance avec laquelle ils emploient leur panoplie à faire prévaloir leurs intérêts de classe et leurs intérêts privés. Si le seul obstacle ou même le principal, consistait en une réelle malhonnêteté, le problème serait beaucoup plus simple. Mais les facteurs décisifs sont l’aisance de la routine, la difficulté de s’informer des besoins publics, l’intensité de l’éclat qui accompagne le siège des puissants, le désir de résultats immédiats et visibles. […] Malheureusement le public n’a pas de mains mises à part celles d’êtres humains individuels. Le problème essentiel est de former l’action de telles mains afin qu’elles soient animées par le souci de fins sociales. » ibid., p. 167-168

« Elles [les institutions démocratiques] représentent un effort pour neutraliser les forces qui ont si lourdement lié la possession de l’autorité à des facteurs accidentels et non pertinents ; en second lieu, elles expriment un effort pour neutraliser la tendance à user du pouvoir politique en faveur de finalités privées au lieu de finalités publiques. »

« Lorsque le public adopte des mesures particulières pour veiller à ce que ce conflit soit atténué et à ce que les fonctions représentatives aient la priorité sur les fonctions privées, alors les institutions politiques sont appelées représentatives. » p. 62

Pourquoi la démocratie représentative dysfonctionne-t-elle ?

Selon J. Dewey, le problème auquel notre modernité démocratique est maintenant le plus gravement confrontée consiste en l’éclipse du public lui-même. L’existence d’un public est pourtant essentiel à la démocratie représentative. Il faut en effet que les représentants sachent qui ils doivent représenter, sinon ils finissent forcément par ne plus représenter qu’eux-mêmes.

Mais comment expliquer cette éclipse du public ? Pour Dewey, la cause réside dans l’émergence d’une société globalisée dans laquelle les communautés locales se sont désintégrées. Désormais les individus et les groupes auxquels ils appartiennent ont à subir les conséquences d’actions lointaines et invisibles qui sont à peine perçues. Les interdépendances ont acquis un niveau de complexité telle qu’il semble désormais impossible pour quiconque de les contrôler.
Le public, ne sachant plus ce qu’il veut, est tellement désorienté qu’il n’est plus en capacité d’utiliser les organes de l’administration et de l’action publique censés le représenter, y compris quand ceux-ci font explicitement appel à lui.
A cette difficulté s’ajoutent les nombreuses sources de distraction qui, dans nos sociétés de consommation, rendent encore plus difficile l’organisation d’un public.

Citations

« Le Public semble être en perdition ; il est certainement désorienté. Le gouvernement, les fonctionnaires et leurs activités sont clairement présents ; les corps législatifs font des lois avec une désinvolture somptueuse ; les fonctionnaires subordonnés se livrent à une lutte perdue d’avance pour faire appliquer certaines d’entre elles ; les juges à la cour traitent du mieux qu’ils peuvent le monceau toujours plus grand des disputes qu’on leur soumet. Mais où est le public que ces fonctionnaires sont censés représentés ? » p. 206-207

« Un public informe n’est capable d’organisation que dans les cas où les conséquences indirectes sont perçues et qu’il est possible de prévoir des organismes qui ordonnent leurs occurrences. A présent, de nombreuses conséquences sont ressenties plutôt que perçues ; elles sont endurées, mais on ne peut pas dire qu’elles sont connues, car pour ceux qui en font l’expérience, elles ne sont pas référées à leur origine. Il va donc de soi qu’aucun organisme apte à canaliser le flux de l’action sociale, et ainsi, à le réglementer, n’est établi. Ainsi les publics sont amorphes et inarticulés. » p. 223

« Les ramifications des questions portées à la connaissance du public sont si grandes et si embrouillées, les problèmes techniques impliqués sont si spécialisés, les détails si nombreux et si changeants que le public ne peut s’identifier lui-même et rester constant longtemps. Ce n’est pas qu’il n’y a pas de public ou un grand ensemble de personnes ayant un intérêt commun pour les conséquences des transactions sociales. Il y a trop de public, un public trop diffus, trop éparpillé et trop embrouillé dans sa composition. Et il y a de trop nombreux publics car les actions conjointes suivies de conséquences indirectes, graves et persistantes, sont innombrables au-delà de toute comparaison ; et chacun d’elle croise les autres et engendre son propre groupe de personnes particulièrement affectées, tandis que presque rien ne fait le lien entre ces différents publics de sorte qu’ils s’intègrent dans un tout.» p.229- 230

« L’augmentation du nombre et de la variété des divertissements, ainsi que leur faible coût, représente une diversion puissante par rapport aux préoccupations politiques. Les membres d’un public informe disposent de trop de manières de s’amuser, aussi bien que de travailler, pour se préoccuper beaucoup de s’organiser en un public effectif. » p. 231

Faut-il laisser les experts gouverner ?

Face à une telle complexité, la tentation est grande de s’en remettre à une classe d’experts chargés d’identifier aux mieux les intérêts du public à sa place. Mais ceux-ci sont-ils réellement à même d’accéder à une quelconque connaissance en la matière ? A cette question, J. Dewey répond clairement par la négative. Les experts sont trop coupés des problèmes réels du public pour pouvoir apporter des solutions adéquates à ces derniers. ils ne peuvent avoir qu’une vision partielle et partiale.

Citations

« Une classe d’experts est inévitablement tellement coupée des intérêts communs qu’elle en devient une classe avec des intérêts privés et une connaissance privée, ce qui, dans les affaires sociales, ne représente aucune connaissance du tout. »

« Tout gouvernement par les experts dans lequel les masses n’ont pas la possibilité d’informer les experts sur leurs besoins ne peut être autre chose qu’une oligarchie administrée en vue des intérêts de quelques-uns. » Le public et ses problèmes, p.311

L'urgent est-il de changer les institutions ?

Si le problème de l’émergence du public ne peut être résolu, selon J. Dewey, par le biais d’une expertise toujours soumise à ses propres intérêts, il ne peut pas l’être davantage par un changement d’institutions politiques. En effet, le problème de l’émergence du public n’est pas d’abord un problème politique mais un problème intellectuel. Ce qui manque au public pour se constituer comme tel, ce sont les outils de compréhension du monde à la mesure de la complexité sociale dans laquelle il est désormais immergé et non les outils institutionnels ou gouvernementaux lui permettant de défendre des intérêts dont il n’a pas encore conscience.

Citations

« La difficulté essentielle est de découvrir les moyens par lesquels un public éparpillé, mobile et multiforme pourrait si bien se reconnaître qu’il parviendrait à définir et exprimer ses intérêts. Cette découverte doit nécessairement être antérieure à n’importe quel changement fondamental dans la machinerie politique elle-même […] Affirmer qu’il n’est pas prioritaire aujourd’hui de poursuivre l’examen de changements institutionnels ne mène pas à mettre en cause leur valeur relative. Mais le problème est plus profond ; il est avant tout intellectuel, puisqu’il s’agit de rechercher les conditions dans lesquelles la Grande société pourrait devenir la Grande communauté. Si ces conditions en venaient à exister, elles entraîneraient la création de formes politiques appropriées. Tant que ces conditions sont absentes, il est quelque peu futile de considérer la machinerie politique qui pourrait leur convenir. » ibid., p. 241-242

L'importance des compétences intellectuelles en démocratie

L’expression des besoins communs du public et la prise de conscience d’intérêts et valeurs partagés nécessite, selon J. Dewey, le développement socialisé de nouvelles compétences intellectuelles de la part des citoyens. Si cette solution n’a pas encore été mise en œuvre ni même entraperçue, c’est essentiellement dû au fait que la nature même de l’intelligence et la manière de la faire progresser font l’objet d’idées fausses fortement ancrées dans la société.

En réalité, pour J. Dewey, l’intelligence individuelle est un résultat socialement et culturellement construit par le biais de multiples et continuelles interactions entre l’individu et son milieu. Un milieu intellectuellement porteur ne peut que favoriser le développement des compétences intellectuelles de chacun. L’enjeu consiste donc à favoriser une forme d’intelligence collective innervant l’ensemble de la société.
L’outil privilégié devra être celui de l’enquête sociale publique qui permettra de mettre en évidence les actes ou décisions dont le public subit le plus gravement les conséquences et auxquels il est le plus urgent que les acteurs politiques remédient par une législation adaptée.

Citations

« La grande vanité de la classe intellectuelle repose sur l’idée que l’intelligence est une dotation ou une acquisition personnelle, de même que celle de la classe commerciale consiste à dire que la richesse est quelque chose qu’elle a créé et qu’elle possède personnellement. » ibid., p.314

« La condition principale pour qu’émerge un public démocratiquement organisé est un type de connaissance et de perspicacité qui n’existe pas encore. Il serait absurde d’essayer d’indiquer ce à quoi le public ressemblerait si cette condition était remplie. Mais certaines conditions nécessaires peuvent être indiquées. […] Parmi ces conditions, l’exigence de la liberté de l’enquête sociale et de la diffusion de ses conclusions est évidente. […] il ne peut y avoir un public sans une publicité complète à l’égard de toutes les conséquences qui le concernent. Tout ce qui entrave et restreint la publicité limite et déforme l’opinion publique, et entrave et dénature la pensée sur les questions sociales. » ibid., p. 263-264

Le rôle de l'enquête en démocratie

La mise en place d’enquêtes sociales publiques n’a pas pour fonction de prescrire aux représentants politiques les décisions à prendre, comme si la connaissance ainsi produite excluait toute marge de manœuvre et toute incertitude en ce qui concerne les choix à venir. Dans la mesure où l’enquête sociale publique est bien incapable de prédire l’avenir, elle n’évacue pas tout débat de la scène publique mais elle permet d’améliorer les méthodes et les conditions du débat lui-même. Dans un univers d’interactions sociales hypercomplexes, l’absence de méthodes et d’outils d’investigation rigoureux sur lesquels le débat public peut reposer condamne ce dernier à l’inexistence ou à la dispersion.

Citations

« En d’autres termes, le besoin essentiel est l’amélioration des méthodes et des conditions du débat, de la discussion et de la persuasion. Ceci est le problème du public. Nous avons affirmé que cette amélioration dépend essentiellement de la libération et du perfectionnement des processus d’enquête et de la dissémination de leurs conclusions. »

« Au sens strict, la connaissance ne peut se référer qu’à ce qui s’est passé et a été fait. Ce qui est encore à faire implique la prévision d’un futur encore contingent et ne peut donc échapper au risque, impliqué par toute anticipation de probabilités, que le jugement comporte une erreur. Même dans le cas où des projets sont formulés sur la base de mêmes faits, il peut fort bien se trouver une divergence honnête quant aux mesures politiques à prendre. Mais il est impossible d’aboutir à une politique véritablement publique sans connaissance précise, et cette connaissance dépend d’une recherche et d’une consignation des faits qui soit systématiques, complètes et menées grâce à des instruments bien adaptés. » ibid., p. 277

Comment assurer la diffusion et l’appropriation des enquêtes sociales par le plus grand nombre ?

Le développement d’enquêtes sociales contemporaines de leur objet et leur large diffusion ne constituent cependant pas les seules conditions nécessaires à l’amélioration des méthodes et conditions du débat public. Deux autres conditions sont au moins nécessaires. La première consiste en la mise à la portée du plus grand nombre des résultats des enquêtes par le biais de présentations attractives recourant aux images, aux signes et aux symboles. En second lieu, la qualité de communication nécessaire à l’émergence d’un public véritable exige que ce dernier puisse débattre des résultats de l’enquête et échanger des idées en face à face au sein de communautés locales restaurées.

Citations

« Un des aspects de ce problème touche particulièrement à la dissémination. Il est souvent dit avec une grande apparence de vérité que la libération et le perfectionnement des enquêtes ne seraient suivis d’aucun effet particulier. Car, pense-t-on la masse du public qui lit n’a aucun intérêt à apprendre et assimiler les résultats d’investigations précises. A moins que ces dernières soient lus, elles ne pourraient affecter sérieusement la pensée et l’action des membres du public. En fait, elles ne sortent pas des recoins de bibliothèques retirées et seuls quelques intellectuels les étudient et peuvent les comprendre. Cette objection n’est valide que si l’on ignore la puissance de l’art. Une présentation technique destinée aux intellectuels ne pourrait s’adresser qu’à ceux qui sont techniquement des intellectuels ; elle ne pourrait convoyer des nouvelles pour la masse. La présentation est d’une importance fondamentale et elle relève d’une question d’art. […] Les artistes ont toujours été les véritables pourvoyeurs des nouvelles, car ce n’est pas l’événement extérieur en lui-même qui est nouveau, mais le fait qu’il est embrassé par l’émotion, la perception et l’appréciation. » ibid., p. 282-283

« Mais l’enquête et ses résultats ne sont après tout que des outils. Leur réalité finale s’accomplit dans les relations en face à face par le moyen d’échanges directs. La logique accomplie retrouve son sens primitif : le dialogue ibid., p.322

« Le problème consistant à assurer la diffusion d’une intelligence fructueuse ne peut être résolu que si la vie locale communale se réalise. Les signes, les symboles, le langage, sont les moyens de communication par lesquels commence et se poursuit une expérience fraternellement partagée. Mais les mots ailés de la conversation propre aux échanges immédiats apportent quelque chose de vital que les mots figés et immobilisés du discours écrit n’apportent pas. […] les idées qui ne sont pas communiquées, partagées et revivifiées par l’expression ne sont qu’un soliloque, et un soliloque n’est qu’une pensée cassée et imparfaite. » ibid., p. 322

« En un mot, l’expansion et le renforcement mêmes de la compréhension et du jugement personnel par le biais de la richesse intellectuelle transmise et cumulative de la communauté – qui pourrait annuler les inculpations de la démocratie faites sur la base de l’ignorance, du préjugé et de la légèreté des masses – ne peuvent être accomplis que par les relations d’échanges personnels dans la communauté locale. » ibid., p.322

«On dit justement, à juste titre, qu’il est nécessaire à la paix du monde que nous comprenions les peuples étrangers. Mais je me demande dans quelle mesure nous comprenons notre voisin. On dit souvent que si quelqu’un n’aime pas son semblable qu’il a vu, il ne peut aimer le dieu qu’il n’a pas vu. Tant qu’il n’existe aucune expérience de voisinage intime susceptible d’apporter la connaissance et la compréhension des voisins, les chances de respecter les peuples distants de façon effective ne semblent pas meilleures. Un homme dont on ignore tout à fait ce qui concerne les relations de sa vie quotidienne peut inspirer de l’admiration, une émulation, une sujétion servile, une allégeance fanatique ou un culte de héros ; mais il ne peut inspirer l’amour ou de la compréhension, à moins que ces derniers rayonnent à partir des attachements qu’il a contractés dans le cadre d’une union de proximité. La démocratie doit commencer à la maison, et sa maison est la communauté de voisins. » ibid., p.317

«Quoi que le futur puisse avoir en réserve, une chose est sûre. A moins que la vie communale locale ne soit restaurée, le public ne pourra résoudre adéquatement son problème le plus urgent : se trouver et s’identifier. Mais s’il est rétabli, il manifestera une plénitude, une variété, et une liberté dans la possession et la jouissance de significations et de biens, inconnues des associations contigües du passé. Car il sera vivant et flexible aussi bien que stable et réceptif à la scène complexe et mondiale dans laquelle il est pris. Bien que local, il ne sera pas isolé. Ses relations plus diversifiées lui procureront un fonds inépuisable et abondant de significations dont il pourra tirer parti tout en étant assuré que ses projets seront honorés. Les Etats territoriaux et les frontières persisteront ; mais ils ne constitueront plus des barrières qui appauvrissent l’expérience en coupant l’homme de ses semblables ; ils ne formeront plus des divisions absolues qui conduisent à faire d’une séparation extérieure l’occasion de jalousie, peur, suspicion et hostilité intérieures. La compétition continuera mais il y aura moins de rivalité pour l’acquisition des biens matériels et plus d’émulation de la part des groupes locaux pour enrichir l’expérience directe d’une richesse artistique et intellectuelle à laquelle ils prendront plaisir et qu’ils apprécieront.» ibid., p. 320-321